Arts : pratiques et poétiques
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Observatoire des mutations esthétiques : Observer la création collective dans les arts contemporains

Séminaire bi-annuel de l’unité de recherche « Arts : pratiques et poétiques » de Rennes 2 sous la direction de Marta Amico et Emmanuel Parent

Public assis à terre observant des jeux de lumières. Dominante rouge très forte.
Légende

Collectif /nu/thing, photographie d’Hervé Véronèse (droits réservés)

Présentation

Partons de la musique. La création musicale est une activité fondamentalement collective. Des fabricants d’instruments à l’ensemble de musiciens qui se coordonnent lors d’une performance, en passant par les intermédiaires techniques qui rendent la diffusion du son possible (amplification, enregistrement), une importante chaîne d’acteurs est nécessaire pour la faire exister et re-exister à chaque performance. Pourtant, dans le domaine musicologique et esthétique, la musique a été pensée depuis le XIXe siècle dans une logique – romantique – d’auctorialité individuelle. Elle a été analysée comme le produit d’un individu créateur unique (un homme la plupart du temps). Cette critique de la réduction romantique de l’art à un geste individuel peut être étendue aux autres arts : théâtre, cinéma, et de manière plus radicale encore aux arts plastiques et à la littérature.

Pourtant, depuis une trentaine d’années et dans la dynamique des apports critiques de la théorie de l’acteur-réseau, de la sociologie de la médiation, ou encore de l’anthropologie de l’art, une vision alternative de l’art comme une activité collective, voire le produit d’une « créativité distribuée » entre agents humains et non humains, a émergé. Comment cerner ces nouvelles mutations dans notre compréhension de la dimension créative, collaborative et collective de la création artistique? Comment la collaboration artistique influence-t-elle notre conception de la propriété d'une œuvre ? De la créativité ? Comment la technologie influence-t-elle les décisions prises par les artistes et autres agents qui collaborent pour produire une œuvre? Comment concrètement observer et mettre à jour cette dimension collective de la création artistique dans les arts contemporains?

Cette nouvelle journée du séminaire « L’observatoire des Mutations Esthétiques » débutera par une conférence plénière de Lisa Barg et David Brackett, professeurs de musicologie à McGill University. Elle donnera ensuite la parole aux artistes, chercheuses et chercheurs en arts (cinéma, théâtre, musique) pour confronter les approches, les méthodes et les études de cas sur la question de la création collective dans les arts contemporains.

Compte-rendu du séminaire de l’Observatoire des mutations esthétiques de l’unité de recherche Arts : pratiques et poétiques, du 3 avril 2026 : « Observer la création collective dans les arts contemporains »

Par Bleuñvenn Erussard, doctorante au sein de l’équipe musique de l’UR APP


Le 3 avril 2026 à l’université Rennes 2 s’est tenue la journée d’étude intitulée « Observer la création collective dans les arts contemporains » organisée dans le cadre du cycle de séminaires disciplinaires « Observatoire des mutations esthétiques », mis en place par le laboratoire de recherche Arts : Pratiques et Poétiques. Cette journée fut organisée par Marta Amico et Emmanuel Parent, tous deux enseignant-chercheurs au sein du département de musicologie de l’université Rennes 2.

Cette journée avait pour but de réunir chercheurs universitaires et compositeurs autour de la question centrale de la collaboration collective dans les arts musicaux et/ou filmiques. Celle-ci s’est articulée autour de six interventions ayant été réalisées en anglais et en français, en groupe ou non. 

La première communication intitulée « Creative Collaboration in the Recording Studio » fut présentée par les professeurs David Brackett et Lisa Barg. David Brackett était au préalable présent à l’université dans le cadre du programme de la Chaire des Amériques (plusieurs cours furent dispensés aux élèves de L3 et de M1 de la mi-mars à la mi-avril1). Il est professeur d’histoire de la musique et de musicologie à l’université McGill de Montréal, et s’est en particulier fait connaître par ses travaux sur la construction socio-musicale de la notion de genre dans les musiques populaires du XXe siècle2. Lisa Barg est professeur associée en histoire de la musique et de musicologie à la Schulich School of Music de l’université McGill. Elle travaille sur les questions de race et de genre au sein des musiques du XXe siècle3. Leur communication proposa d’appréhender la médiation technologique comme révélateur de la dimension fondamentalement collaborative de la création musicale. Par un travail ethnographique en studio, au travers de diverses captations vidéos, ils observent les décisions prises au cours du processus d’enregistrement. Par le biais de ce contexte particulier, ils s’intéressent à la notion d’authenticité et de créativité liée à la technologie. Comment la technologie, voire les technologies, influence(nt) le processus créatif dans le studio ?

Puis Alexandra Gaudechaux et Jasmine Scheuermann présentèrent une intervention intitulée « Composer collectivement avec les technologies sonores : décisions artistiques et créativité distribuée dans La Traversée ». Alexandra Gaudechaux est docteure en études théâtrales à l’université Rennes 2, ainsi qu’enseignante et chercheuse en études théâtrales à l’UCO dAngers ; Jasmine Scheuermann est directrice artistique et ingénieure du son indépendante depuis 2009. Elles interrogent la mutation des pratiques de recherche en sciences humaines et sociales par le recours au sonore, en le considérant comme mode d’écriture et de recherche. L’œuvre « La Traversée – une histoire des sons de notre enfance » fut créée en septembre 2025 et est le fruit d’un double ancrage de la Compagnie Eleor : à la fois artistique et académique. Il s’agit d’une collecte de témoignages sur le thème des souvenirs sonores de l’enfance ; ici ce sont les choix d’écriture du sonore qui ont conditionné la forme de l’œuvre et non l’inverse. Elle a été créée spécifiquement pour un système d’écoute en binaural, au casque, simulant ainsi une spatialité tridimensionnelle, et procurant une écoute immersive, pénétrant l’intime de l’auditeur. 

La troisième communication intitulée « Les processus de création à l’épreuve des traces numériques en arts du spectacle : mutations, récits et archives » était présentée dans le cadre du projet ERC From stage to Data par Alexandra Beraldin. Elle est doctorante en études théâtrales et humanités numériques à l’université de Rennes 2 et de Montréal. Elle travaille sur les productions théâtrales faites au festival d’Avignon. Son protocole de recherche passe par l’observation des pièces, la réalisation d’entretiens, la compilation d’archives de production (plan de scène, organigrammes, calendrier) et parfois, sa présence pendant le montage des productions elles-mêmes. Ainsi, elle cherche à croiser deux approches méthodologiques, l’une ethnographique et l’autre computationnelle (pour le traitement des archives). Elle a pour objet d’étude la pièce Soulier de Satin (1929) de Paul Claudel, présentée par la Comédie-Française et Eric Ruf dans la cour d’honneur du palais des Papes du 19 au 25 juillet 2025. Elle cherche également à analyser l’énergie ressortant de la collaboration entre les diverses équipes, ainsi que les rapports humains et méthodologiques entretenus par le truchement de ces dernières, … Elle s’intéresse également aux différentes méthodes mises en place afin de pouvoir maintenir le rythme et l’attention du spectateur sur les sept heures de représentation (changer le ton de la pièce, modifier les trames, …).

Ensuite, Jacob Hart, chercheur postdoctorant sur le projet ERC From Stage To Data présenta « L’organologie étendue pour modéliser et comprendre les processus de création ». Il travaille avec les outils de la musicologie contemporaine, notamment avec des figures comme Christopher Small et son ouvrage Musicking (1998). Au sein de celui-ci, Small considère la musique non comme nom, mais comme verbe ; soit comme une activité. Jacob Hart convoque également la capacité à rendre compte de la dimension temporelle présente dans la théorie de Bruno Latour, tout en séparant approches monodirectionnelles (Ingold, Sloterdijk) et approches multidimensionnelles. Ces dernières prendraient en compte non seulement ce qui a été, mais également ce qui peut être. Il utilise les humanités numériques afin de comprendre les nœuds d’interprétation et la manière dont ils s’imbriquent les uns avec les autres, ou non. Il conçoit donc ce réseau (faisceau d’indices d’action des musiciens) non comme une entité statique, mais comme un ensemble mouvant. C’est la logique Time machine (le fait de pouvoir remonter à différents moments du processus créatif à partir de la cartographie des indices de la création musicale qu’il étudie) qui résulte de sa méthode d’analyse. Il présente ce travail lié à sa thèse de doctorat et effectué dans le cadre du FluCoMa Project, en amont de son embauche comme postodoctorant pour l’ERC From Stage To Data. Il participe à la création d’un artefact, d’un graphique sonore mettant en valeur les segmentations, descriptions et réductions de la dimensionnalité ; permettant ainsi une interprétation et une expérience analytique de ces artefacts. 

La cinquième communication de cette journée d’étude était une table ronde réunissant plusieurs chercheurs (enseignants et doctorants) de l’équipe cinéma du laboratoire organisateur. Parmi lesquels : Katalin Pòr (co-fondatrice de la revue Création collective au cinéma, PU, université Paris 8 – ESTCA), Priska Morrissey (APP), Simon Daniellou (APP), Maëlle Poullaouec (APP) et Andres Felipe Linares (APP). Cette table-ronde avait pour thématique « La recherche sur la création collective dans les études cinématographiques ». Dans un premier temps, Katalin Pòr présenta la revue Création Collective au Cinéma, ses origines, le but de sa création, les personnes impliquées dans son établissement et son développement. En effet, celle-ci cherche à développer la recherche au cinéma au prisme de trois types d’approches différentes : par les personnes, les structures ou encore par les œuvres. Ce projet fête maintenant ses 10 ans et contribua à mettre en relation professionnels, chercheurs de diverses disciplines et structures.

S’ensuit une série de questions auxquelles chaque intervenant répondit du point de vue de son sujet de recherche et/ou de son expérience. Au cours de ces échanges riches et multiples, ils discutèrent entre autres de la multitude des types de collaboration au cinéma sous différentes approches (corps de métier, caméras utilisées, ...). Plusieurs recherches ayant mis en lumière l’agentivité des métiers qui entourent celui de « réalisateur » (chef opérateur par exemple) furent ainsi présentées pour alimenter les débats. L’échange se clôtura sur cette question : comment la collaboration collective au sein d’un film impacte-t-elle la production 

La journée se termina avec une conférence doublée d’une séance d’écoute présentée par Eric Maestri (compositeur et enseignant-chercheur), intitulée « Co-création, composition, écriture : deux cas d’étude ». Il co-fonda un collectif en 2011 nommé « /nu/thing », né autour d’un blog : nuthing.eu. Le collectif connut sept années d’activité, et trouva son origine dans un souhait commun de répondre à un post du chef d’orchestre italien Renato Rivolta qui proclamait que « la musique contemporaine est morte ». Ainsi, /nu/thing cherche à composer différentes musiques contemporaines mais participe également à la diffusion (musiques mises en ligne, programmation de concerts) de ce répertoire parfois méconnu. En 2016, ils participèrent à une création collective, et après une première tentative qui échoua, ils réussirent à proposer une œuvre. Eric Maestri explique les contingences auxquelles ils firent face lors de cet exercice, et expose ainsi son expérience de la création collaborative. C’est ainsi que «  I mille fuochi delluniverso » fut composée. Il précise que dans ce type de composition la partition efface l’auteur et qu’un certain nombre de réglementations, de stratégies furent développées afin de pouvoir mettre le projet sur pied et le mener à son terme.

Cette journée d’étude démontra la diversité des approches envisageables (à l’échelle internationale) quant à l’aspect collaboratif de la musique et des arts contemporains, qu’il soit explicite ou non. La place de la technologie dans ces questionnements fut également remise en question, parfois révélateur secondaire, parfois acteur de premier plan ou encore outil de mise en perspective des dynamiques à l’œuvre dans ces créations. 

Finalement, l’un des principaux apports de la journée fut de mesurer les écarts importants entre les situations analysées : dans le domaine des musiques populaires, la dimension collaborative est évidente dans le studio, mais trop peu documentée par la recherche académique. Une approche ethnographique et interactionniste sensible aux différents rapports sociaux de pouvoir entre participants permet de s’intéresser de près aux relations entre musiciens et ingénieurs du son. Dans le théâtre et sa tradition de la performance d’un texte écrit, la question est abordée depuis longtemps, mais elle est aujourd’hui envisagée sous des angles nouveaux, en particulier grâce à des méthodologies quantitatives et computationnelles développées par l’ERC Stage. Les études cinématographiques ont démontré elles aussi l’ancienneté de la prise en compte de cette problématique de la « désauctorialisation » de l’œuvre au centre de la journée d’études, au point d’avoir créé une revue spécifiquement consacrée à ce sujet. Quant à la musique contemporaine, historiquement la plus rétive à ces questionnements, elle participe finalement elle aussi de ces mutations esthétiques que la journée a souhaité cibler au travers de cette question de la création collective, que ce soit par de nouvelles dynamiques avant-gardistes, ou par l’apport des théories de l’acteur-réseau, qui infusent de plus en plus largement les sciences de l’art.

L’argument de cette journée était donc de remettre au centre la question dun art qui ne serait pas le fait dun individu créateur unique, mais bien leffet déchanges entre un certain nombre d’acteurs. Ainsi, plusieurs outils (technologiques et/ou méthodologiques) nous ont été présentés afin de comprendre comment « cerner ces nouvelles mutations dans notre compréhension de la dimension créative, collaborative et collective de la création artistique ». De plus, les différentes approches transdiciplinaires abordées au cours de cette journée ont permis de mettre en valeur limpact que cette collaboration artistique pouvait avoir, à plus ou moins grande échelle, sur la conception voire même la réception dune œuvre, quelle quelle soit. Nous souhaitons souligner les manières dont les différentes communications ont mis en exergue le (ou les) rôle(s) de la technologie dans la prise de décisions par les artistes et autres agents collaborant à la création dune oeuvre. Nous conclurons ainsi : si la journée avait pour problématique « Comment concrètement observer et mettre à jour cette dimension collective de la création artistique dans les arts contemporains? » ; celle-ci propose une multiplicité des approches et des méthodes dobservation permettant ainsi une étude dautant plus approfondie et pouvant être adaptée à un grand nombre de disciplines pouvant être assez éloignées les unes des autres.

2 Voir notamment : David Brackett, Categorizing Sound: Genre and Twentieth-Century Popular Music (University of California Press, 2016) et David Brackett et Vanessa Tremblay (dir.), « La fin des genres musicaux? Catégoriser les musiques populaires », Volume!, n° 20-2, 2023.

3 Voir notamment Lisa Barg, Queer Arrangements. Billy Strayhorn and Midcentury Jazz Collaboration, Wesleyna University Press, 2023.

Résumé des communications

David Brackett and Lisa Barg, « Creative Collaboration in the Recording Studio »

The presentation will center on a discussion of using recording studio sessions to study creativity as a collaborative, but often complex and subtle practice. Based on the research of an interdisciplinary team of recording engineers/producers and musicologists, we intend to understand how the interactions of musicians, engineers, recording technology, and musical instruments shape a finished recording. Statements by participant-observers and the analysis of video footage from recording sessions will provide the starting point for our analysis. In addition to first-hand recollections by members of our team, we interviewed musicians who participated in the sessions. Recollections and interviews will be aided by the study of video-recorded excerpts from the sessions. The presentation will focus on both musical interactions, interactions with technology, and on the interpersonal dynamics that affect the flow of various contributions and ideas during the recording process.

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La présentation portera principalement sur l’utilisation des sessions en studio d’enregistrement pour étudier la créativité en tant que pratique collaborative, qui s’avère souvent complexe et subtile. Sur la base des recherches menées par une équipe interdisciplinaire composéed’ingénieurs du son/producteurs et de musicologues, nous souhaitons comprendre comment les interactions entre les musiciens, les ingénieurs, la technologie d’enregistrement et les instruments de musique façonnent un enregistrement fini. Les déclarations des observateurs-participants et l’analyse des séquences vidéo des sessions d’enregistrement constitueront le point de départ de notre analyse. En plus des souvenirs de première main des membres de notre équipe, nous avons interviewé des musiciens qui ont participé aux sessions. Les souvenirs et les interviews seront complétés par l’étude d’extraits vidéo enregistrés lors des sessions. La présentation se concentrera à la fois sur les interactions musicales, les interactions avec la technologie et les dynamiques interpersonnelles qui influencent le flux des différentes contributions et idées pendant le processus d’enregistrement.

Bibliographie

  • David Brackett, Richard King, Lisa Barg, and George Massenburg, « Creative Collaboration in the Recording Studio », Convention Express Paper at the Audio Engineering Society, 2023
  • David Brackett, Richard King, Lisa Barg, and George Massenburg, « “There’s Some Sh*t in There”: Communication Strategies in the Recording Studio », Convention Express Paper at the Audio Engineering Society, 2024
  • David Brackett, « Listening to Electric Miles: Creativity, Authorship, and Identity in the Jack Johnson Sessions », Journal of Jazz Studies vol. 15, no. 1, pp. 1–39 (2024)

Biographies

Lisa Barg est Associate Professor en histoire de la musique et de musicologie à la Schulich School of Music de l’Université McGill. Ses travaux de recherche portent principalement sur les questions de race, de genre et de sexualité dans la musique du XXe siècle, le modernisme, le jazz et la musique populaire. Son dernier ouvrage, Queer Arrangements: Billy Strayhorn and Midcentury Jazz, paru en 2023 à Wesleyan University Press, explore l’histoire, l’identité, l’esthétique et la collaboration queer dans le jazz en se concentrant sur la musique et l’héritage du compositeur, arrangeur et pianiste Billy Strayhorn.David Brackett est professeur d’histoire de la musique et de musicologie à l’Université McGill (Montréal) et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études des musiques populaires. Ses recherches portent sur la relation entre les catégories musicales et les catégories sociales, un sujet qui est au cœur de son dernier ouvrage, Categorizing Sound: Genre and Twentieth-Century Popular Music (University of California Press, 2016). Un numéro spécial consacré en français à ses travaux, coédité avec Vanessa Blais-Tremblay, a été publié au printemps 2024 dans la revue Volume!

Alexandra Gaudechaux et Jasmine Scheuermann, « Composer collectivement avec les technologies sonores : décisions artistiques et créativité distribuée dans La Traversée »

Cette communication propose d’analyser un exemple de création sonore contemporaine relevant d’un processus fondamentalement collectif, en interrogeant plus particulièrement le rôle de la spatialisation sonore binaurale dans les décisions artistiques et les dynamiques de collaboration. Elle s’appuie sur La Traversée, une pièce sonore immersive réalisée par la compagnie Eleor en septembre 2025.

Conçue sans écriture dramaturgique préalable, La Traversée repose sur la collecte de témoignages autour de la mémoire des sons de l’enfance, sur une composition musicale originale ainsi que sur le montage d’archives sonores, montage réalisé à l’issue de la récolte de ces témoignages, le tout selon un dispositif d’écoute spatialisé au casque, en audio binaural.

La dramaturgie de la pièce n’étant pas déterminée en amont, elle émerge progressivement d’un réseau de médiations associant agents humains (créatrices, participant•es, voix narratives) et non humains (dispositifs d’enregistrement, techniques de montage, outils de spatialisation binaurale, archives culturelles).

La spatialisation binaurale occupe, elle aussi, une place centrale dans ce processus. Elle ne constitue pas une simple étape finale de diffusion, mais intervient comme un véritable opérateur dramaturgique, orientant les choixde montage, la hiérarchisation des voix, la circulation des temporalités et la place assignée à l’auditeur•rice. En structurant la perception, l’attention et l’immersion, elle influence ainsi directement les décisions prises par les artistes et redéfinit les modalités de collaboration au sein du processus de création. 

À travers cette étude de cas, la communication mettra en lumière une forme de créativité distribuée, au sens où l’œuvre résulte d’interactions constantes entre intentions artistiques, contraintes techniques et réponses sensibles des dispositifs sonores. Cette approche s’inscrit dans le prolongement de la théorie de l’acteur-réseau et de la sociologie de la médiation, en considérant les technologies comme des actants à part entière de la création.

Notre étude souhaiterait enfin interroger les conséquences de ces pratiques sur les notions d’auctorialité, de propriété de l’œuvre et de responsabilité artistique, ainsi que sur les enjeux éthiques liés au travail collectif à partir de la parole d’autrui.

Biographies

Alexandra Gaudechaux est docteure en études théâtrales (Université Rennes 2), enseignante et chercheuse en études théâtrales à l’UCO d’Angers. Membre associée de l’unité de recherche « Arts : pratiques et poétiques » de l’Université Rennes 2 et du Centre de recherche Humanités et Sociétés (CHUS) de l’UCO d’Angers. Chercheuse associée du projet PRASORE : Pratiques Sonores de la Recherche porté par Séverine Leroy et l’équipe du CHUS. Directrice artistique de la Compagnie Eleor.

Jasmine Scheuermann est directrice artistique et ingénieure du son indépendante depuis 2009 (France et étranger, IMERSEO). Spécialisée en audio spatialisé (ambisonique, binaural, multicanal, WFS). Créatrice sonore et musicale pour le spectacle vivant et les technologies immersives. Enseignante en techniques sonores (Conservatoires, STAFF, 3IS Nantes). Ancienne régisseuse son et chargée de projets techniques à la Philharmonie de Paris (2015–2023). Réalisation sonore et scénophonie auprès de la Compagnie Eleor.

Alexandra Beraldin, « Les processus de création à l’épreuve des traces numériques en arts du spectacle : mutations, récits et archives »

En juillet 2025 au Festival d’Avignon, la Comédie-Française et Éric Ruf présentent une mise en scène d’une œuvre souvent qualifiée d’« irreprésentable », Le Soulier de satin (1929) de Paul Claudel. Ce processus de création, cette collaboration complexe mobilisant artistes, techniciens, administrateurs et institutions, génère une constellation dense de matériaux — notes de travail, plannings, mails, captations vidéo, fichiers sonores, photographies, feuilles de conduite — qui existent aujourd’hui, en grande partie, sous forme de données numériques.

L’enjeu des traces numériques est central pour comprendre les mutations esthétiques et organisationnelles de la création. Le tournant numérique redéfinit l’archive à un niveau à la fois ontologique et épistémologique : il transforme les modalités de conservation des traces, ainsi que les manières de les analyser, de les interpréter et de les transmettre (Bardiot 2021). Ces traces s’inscrivent au cœur des pratiques artistiques et organisationnelles, participent à la fabrique des œuvres et orientent les récits a posteriori des processus de création (Lucet et Proust 2017).

Suite à une étude de terrain menée par l’auteur autour du Soulier de satin,  cette communication articule génétique théâtrale (Féral 1998) et enquête ethnographique (McAuley 2015) à une méthodologie de collecte et d’analyse de traces numériques issues du processus de création (Whatley 2018). Elle examine le rôle du chercheur en tant qu’observateur participant et collecteur de données hétérogènes, produites ou recueillies au cours de l’enquête. Les observations de répétitions et de séances techniques sont complétées par des entretiens avec les équipes artistiques et techniques, permettant de mettre en relation discours, pratiques et corpus documentaires.

L’ensemble des documents collectés a été rassemblé, structuré et annoté dans un environnement numérique conçu pour la mise en relation des données multimodales hétérogènes (Arvest). On propose deux perspectives pour explorer ces collections: analyses fines de type lecture de près, mais aussi la lecture de loin (Moretti 2013), ouvrant la voie à une lecture à la fois qualitative et computationnelle des processus de création.

Biographie

Alexandra Beraldin est doctorante en études théâtrales et humanités numériques à l’Université Rennes 2 et à l’Université de Montréal. Elle est titulaire d’un diplôme en théâtre et en études italiennes de l’Université d’Ottawa, ainsi que d’un master en études théâtrales de l’Université Paris VIII. Ses recherches actuelles, menées en collaboration avec le projet ERC From Stage to Data, portent sur les traces numériques et les processus de création dans les arts du spectacle. Parallèlement à son activité universitaire, elle travaille comme traductrice et directrice de mouvement, poursuivant une réflexion sur les rencontres entre corps, textes et
technologies sur la scène.

Jacob Hart, « L’organologie étendue pour modéliser et comprendre les processus de création »

Nous constatons une tournure récente en musicologie (Born 2010, Small 1998, Agawu 2004, Cook 1999) qui s’appuie sur une approche pilotée par les réseaux telle qu’on la trouve chez Latour (Latour 1988), Ingold (Ingold 2013) ou encore Sloterdijk (Sloterdijk 2004). Ces idées nous conduisent à une vision particulière de la musique — ou plutôt de l’activité qu’est le musicking : la configuration et l’existence au sein de réseaux d’entités humaines et non humaines. 

Ces réseaux présentent plusieurs caractéristiques : ils sont instables, hétérarchiques, et reposent sur une agentivité distribuée entre leurs différents acteurs. Surtout, ils se définissent par ce qu’ils rendent possible : l’émergence de la musique. Ce sont des systèmes, des machines, des instruments configurables, qui se déploient dans et par l’acte de création musicale.

Une telle perspective implique un déplacement du regard musicologique. Comment analyser un processus fondamentalement intangible, qui se déploie à travers des réseaux de matérialités multiples et hétérogènes ? Dans cette communication, je propose une organologie étendue comme cadre général pour l’analyse musicologique. En m’appuyant sur la notion de grammatisation de Stiegler (Stiegler 2010), je propose que des fragments de la pensée musicale des artistes s’implantent dans ces réseaux, et qu’il est possible de les identifier et de les interpréter. Il s’agit alors d’approcher ce système en tant qu’instrument, de comprendre la nature de cet objet et de tenter de démêler des fragments qui nous informent sur la pensée musicale des acteurs qui les constituent.

Afin d’explorer concrètement ces propositions, je m’appuie sur un travail de terrain mené entre 2018 et 2021 auprès d’un ensemble d’artistes issus du domaine des NIME (New Interfaces for Musical Expression). Ce projet m’a conduit à développer une méthodologie hybride, articulant analyse de réseaux, ethnomusicologie, lutherie numérique et Music Information Retrieval (MIR). Cette méthodologie vise d’abord à modéliser les processus de création (cartographie), puis à les analyser et les interpréter à partir de ces modèles (cartologie). À travers cette démarche, je propose une piste pour aborder ce cadre musicologique émergent, dont la complexité constitue autant un défi qu’une richesse analytique.

Biographie

Jacob Hart est chercheur postdoctorant sur le projet ERC STAGE (From Stage to Data) à l’Université Rennes 2, France. Il a obtenu son doctorat en 2021 à l’University of Huddersfield, Royaume-Uni, au sein du projet ERC FluCoMa (Fluid Corpus Manipulation).

Ses recherches portent sur l’exploration et l’analyse des processus créatifs de musiciens contemporains et de programmeurs créatifs, ainsi que sur le développement de nouvelles approches en musicologie computationnelle.

Eric Maestri, « Co-création, composition, écriture : deux cas d’étude »

Dans mon parcours de musicien, l’écriture, l’électronique et l’écologie sonores s’entrecroisent. L’esthétique musicale des deux dernières décennies structure ma réflexion musicale, en caractérisant mon action de compositeur et d’artiviste. Mon action est portée par l’idée que l’expérience musicale soit motrice de conscientisation personnelle et sociale. En effet, ce que j’ai appris et ce que j’enseigne, c’est qu’il ne faut pas apprendre un langage, mais le transformer. Deux approches exemplifient ce travail : 1) la co-création avec /nu/thing, groupe de compositeurs dédié à l’écriture collective de partitions et d’œuvres électroniques ; 2) les « partitions sonores », technique particulière, intéressante sur le plan théorique et pratique, que caractérisent certaines productions expérimentales que j’ai menées à partir de 2019. À partir de ces deux exemples, j’aborderai des questions concernant la création musicale contemporaine, la technologie et le sens de l’acte musical aujourd’hui.

Biographie

Eric Maestri est compositeur et enseignant-chercheur, Eric Maestri interroge la pratique compositionnelle sur le plan théorique et à la première personne. Sa musique était programmée et commanditée par la Biennale de Venise, Milano Musica, Darmstadt Ferienkursen, Berlin Konzerthaus, Ircam, Radio France en collaborant avec musikFabrik, Quartetto Prometeo, Quatuor Diotima, l’Itinéraire, l’Instant donné, MdI ensemble, l’Arsenale, HanatsuMiroir. Fondateur d’ensembles de musiques contemporaines, il était directeur artistique de l’ensemble l’Imaginaire. Il a publié 43 œuvres musicales, instrumentales, vocales et électroniques (la plupart chez SZSugar, Milano), deux albums (chez Stradivarius et Elli Records), un livre et une trentaine d’articles et chapitres de livres. En 2024-26 il est compositeur en résidence de la Ville de Paris dans les collèges parisiens avec l’ensemble l’Itinéraire.

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